49 ans malgré tout

Plus qu’un an et j’aurai atteint un demi-siècle. Jamais je n’aurais cru atteindre cet âge.

49 ANS MALGRÉ TOUT

Quand j’étais adolescent, je ne supportais pas ce monde, avant de comprendre que ce n’était pas le monde qui était « pourri », mais la société : façonnée et contrôlée d’une main de fer par les hommes les plus voraces. Une société à détruire et à rebâtir sur d’autres bases.

Quand j’étais jeune amoureux, j’ai souffert d’une séparation déchirante au point d’effleurer les bras de la faucheuse, avant de comprendre que l’amour ne doit pas être mesuré à sa durée, mais à la façon dont il nous élève ensemble, ne serait-ce qu’un instant.

Quand j’étais jeune papa séparé, peinant à voir régulièrement mes deux premiers enfants éloignés de 3 000 km, j’ai une dernière fois songé à rester à jamais dans le silence, avant de comprendre que tous les enfants du monde étaient mes enfants et que le temps ramèneraient peut-être près de moi ceux auxquels j’avais appris à marcher.

Quand j’étais jeune anarchiste, j’ai vu un jour, durant une action à laquelle je participais, un policier lever son arme vers moi, j’ai cru mourir l’espace d’un instant, avant de comprendre que cette arme était en permanence tournée vers tous les opposants du pouvoir. Cette menace permanente, je l’avais simplement aperçue, l’espace d’un instant, au sein de cette immense prison qu’on appelle société, et c’est pour cela qu’à l’âge de 33 ans, j’ai décidé de raser totalement mes cheveux, jusqu’alors longs, pour revendiquer la conscience de cette oppression et la volonté de la combattre.

À l’âge de 35, alors que j’étais au volant d’une voiture sur une voie rapide dans la région d’Albi, un chauffeur de camion épuisé débouchant sur une voie perpendiculaire a brutalement coupé la route au véhicule qui arrivait en face de moi et l’a poussé sur ma voie, provoquant un choc assourdissant alors que nous roulions l’un comme l’autre à 80km/h. Une fois de plus, j’ai cru mourir. Mais quand je me suis réveillé, j’ai appris que c’est la personne qui se trouvait dans la voiture d’en face qui était morte sur le coup, à quelques centimètres de moi, dans notre mélange de ferraille enchevêtrée. Maud est ensuite venue vers moi et m’a dit que je marcherai à nouveau, avec à jamais une greffe dans mon corps, entre mes cervicales entourées des muscles qui, paraît-il, m’avaient sauvé la vie. J’ai compris que les hasards de l’existence, même les plus violents, pouvaient parfois se heurter à notre robustesse.

Cette peau dure m’a aidé à tenir bon sous les coups des flics et des fascistes à plusieurs reprises, dans des manifestations ou des embuscades. Je m’en suis toujours tiré, faisant parfois regretter à mes agresseurs leur tentative. Cette peau dure m’a aussi permis de supporter les pires coups : ceux qui viennent de notre propre camp, quand les jalousies tenaces rendent des gens ignobles à votre égard. J’ai compris que, la plupart du temps, ces coups provenaient de personnes qui ne sont pas d’authentiques compagnons de luttes mais des opportunistes ambitieux et hypocrites, des imposteurs qui finissent toujours par être démasqués.

Mais, puisque notre pire ennemi, c’est nous-même, c’est à la fin de l’année passée que j’ai cru définitivement succomber face à lui, c’est-à-dire face à moi-même. Un organe essentiel de mon corps m’a brutalement dit stop et a menacé de raccrocher, sans doute fatigué par un rythme de vie je l’avoue pas très reposant. Pour ainsi dire, je suis plutôt zan que zen : vous savez bien, ce morceau fin de réglisse noire comme l’anarchie et amère comme l’existence. J’ai compris depuis lors que je n’avais plus vingt ans et que je devais, non pas freiner mes ardeurs, mais m’organiser autrement pour ménager ma vieille machine.

En juin dernier, les passagers d’un tramway m’ont sauvé la vie, alors que des nazis m’avaient tendu une embuscade au Pirée. Ce qu’il y avait cette fois à comprendre, je le savais déjà : nos vies sont enchevêtrées dans le même chaos destructeur, dans une société dépourvue des valeurs qu’elle professe : la liberté, l’égalité, la fraternité. C’est grâce à l’entraide que je suis encore là. C’est pour elle que je continuerai à me battre.

Merci à toutes celles et ceux qui m’ont sauvé la vie, qui m’ont aidé à la comprendre ou qui me l’ont rendu plus belle.

Amitiés d’un presque cinquantenaire, si je parviens à surmonter les prochaines embûches.

Yannis Youlountas


Photo : Alexandros Katsis