Des lettres d’amour

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Ma réponse à un camarade qui vient de commenter ainsi un de mes posts sur Facebook (publiquement) : « Je me permets, Yannis, même si on ne se connaît pas, de vous poser une question ici. Je ne lis pas. Je n’ai jamais lu. J’y arrive pas. Je vois autour de moi plein de militants instruits, ayant beaucoup lu (dont vous). Moi, tout ce que j’ai, c’est ma rage de ce monde abject, sombre, vil, sans espoir. Ma question est simple : c’est possible, selon-vous, de s’affranchir de nos pères et de mener un changement (une révolution ?) sans aucun repère que nous-même ? »

DES LETTRES D’AMOUR

Aucun souci camarade. A mon avis, il en va pour la politique comme pour la philosophie : on peut en faire sans aucune référence. Absolument aucune. Et on en fait, de toute façon, sans le savoir, sans même le vouloir, sans même avoir jamais entendu ces mots.

Mais il est tout de même laborieux d’essayer de refaire sans cesse le chemin parcouru, de réinventer en tâtonnant ce qui a déjà été conçu et, surtout, de retomber souvent dans les mêmes erreurs, parfois fatales. La vie humaine est trop courte à l’échelle de l’Histoire de l’humanité pour perdre ce temps, tant pour l’intérêt de chacun que pour celui de tous. Autant saisir le relais qui nous est proposé par ceux qui ont écrit avant nous, d’autant plus qu’ils n’ont couché leurs mots sur le papier pour personne d’autre que pour nous, leurs successeurs, leurs descendants, leurs frères et sœurs humains. Depuis leur époque, depuis leurs pensées, depuis leurs expériences, depuis leurs succès, depuis leurs échecs, ils nous ont écrit pour nous éclairer un peu dans les méandres du temps. L’avenir se trace à la lumière du passé, autant dans la vie individuelle que collective, et quiconque n’examine pas son passé est condamné à le revivre. C’est pourquoi, au XVIIIème siècle, un ouvrage qui visait à rassembler tous les savoirs de son temps pour combattre le cléricalisme et l’ordre réactionnaire, et qui avait pour titre « l’Encyclopédie », s’était choisi pour devise d’être « une machine de guerre contre l’obscurantisme », considérant que le savoir et la raison sont nos principales armes contre l’ignorance et la bêtise.

Mais le fondateur de l’Encyclopédie, nommé Denis Diderot, avait aussi une autre devise, qui nous intéresse également beaucoup ici : « Hâtons-nous de rendre la philosophie populaire ! » Car Diderot pensait que le savoir, aussi grand qu’il soit ne pouvait suffire, et que, quand bien même il serait maigre tel le contenu de l’assiette des damnés, il y avait aussi un autre moyen, complémentaire, de combattre les ténèbres de la manipulation et de l’asservissement : transmettre le désir de philosopher ! Même si Diderot, humaniste au point d’être parfois anthropocentriste et bourgeois au point d’être tantôt paternaliste, avait bien des défauts, il reste l’un de mes auteurs préférés de cette époque, avec auparavant La Boétie et plus tard Multatuli et Reclus.

Ce que Diderot nous écrit et que je transmets ici, c’est que le plus important reste sans doute d’essayer de penser par soi-même, de dépasser ses opinions toutes faites, ses idées reçues, ses à priori, ses croyances, ses certitudes. Cela n’empêche pas de prendre position, de s’engager, de lutter, mais cela nous donne parallèlement la faculté de prendre parfois un peu de recul ou faire un pas de côté, le temps de la réflexion, du doute, du questionnement, du libre examen. Car qu’est-ce que la liberté sinon l’exercice de la faculté de choisir, et où réside-t-elle sinon dans la recherche et l’examen des alternatives possibles ? Voilà pour moi le principal : penser par soi-même, en considérant que penser, c’est d’abord penser contre soi, c’est-à-dire sortir, ne serait-ce que quelques instants, même dans l’intimité, du jeu de rôle social, des opinions affichées et des postures de circonstances pour continuer à évoluer au point d’oser parfois des ruptures. Autrement dit : changer sa vie et — encore plus difficile — changer la vie. L’utopie est là et nulle part ailleurs, à mes yeux : dans la recherche de voies radicalement différentes à la routine qu’on nous présente comme une évidence.

Avoir un chef était une évidence pour moi, étant enfant. Vivre dans une société avec des riches et des pauvres, ou plus largement des dominants et des dominés, était une fatalité durant la première moitié de mon adolescence. Avoir un emploi stable, à plein temps, pour vivre et consommer confortablement me semblait encore nécessaire à 18 ans. De même, je n’imaginais pas vivre un jour sans télé à 20 ans, ni refuser l’argent et la célébrité médiatique à 30 ans, et encore moins être capable d’arrêter de manger les autres animaux à 40 ans, réjoui et libéré. Nos chaînes sont d’abord dans nos têtes, c’est pourquoi la clé s’y trouve aussi, à condition qu’on se montre ensuite capable de poser les actes en conséquence et de tenter d’approcher l’inaccessible cohérence. Libre dans sa tête, libre dans ses actes.

Oui, mais il reste un problème : et les autres ? N’est-ce pas eux qui m’ont donné la vie (et parfois inversement) ? N’est-ce pas eux également qui m’ont transmis tant de choses, à commencer par les mots, indispensables à la pensée ? Alors ?

Alors il en va de même dans l’autre sens : il n’est pas question que j’avance sans mes camarades. Et de toutes façons, cela ne mènerait à rien : nos destinées sont liées, même si chacun tente d’écrire la sienne sur la page blanche d’une existence tachée de sang, de larmes et de bien d’autres choses encore. Comme le disait Bakounine, un siècle après Diderot, je ne peux réellement avancer sur les chemins de la liberté sans ceux qui m’entourent, tant pour l’émulation dans le savoir et l’intelligence, que pour le problème politique que pose l’inégalité supposée en la matière. Aussi j’affirme avec mon vieux camarade anarchiste : loin de s’opposer à la mienne comme le prétend la vision du monde bourgeoise bâtie sur la propriété et la mise en concurrence, au contraire, la liberté d’autrui étend la mienne à l’infini.

C’est pourquoi, mon ami, j’ai choisi de consacrer principalement mon existence à accompagner les enfants sur les chemins de la philosophie pour les encourager à penser par eux-même et à en discuter pour s’enrichir de leurs différences et de leurs progressions respectives. J’ai également choisi d’aller dans les prisons, dans les usines, dans les écoles, dans les accueils pour « sans-abris » ou pour « drogués » ou encore pour « suicidés en sursis », de façon à faire de mon amour de la philosophie, non pas un amour opportuniste et flatteur de ma petite personne qui n’a aucun intérêt, sur je ne sais quel plateau télé ou salon bourgeois, mais au contraire un amour de l’humanité et plus encore de la vie sans laquelle nous ne sommes rien. Défendre la vie, ou mieux encore, participer à sa libération contre le pouvoir mortifère qui nous enchaîne, nous manipule, nous affame, nous abrutit, nous opprime et nous réprime, de l’inquisition à Daesh et des monarques d’autrefois à ceux d’aujourd’hui, par-delà les sourires carnassiers et la poudre au nez, voilà l’enjeu. Le pouvoir nous vole nos vies. Le pouvoir n’est pas seulement mortifère, il est la mort elle-même. Il est temps de prendre nos vies en mains.

Penser par soi-même, rejoindre des assemblées et, si possible, essayer de lire quelques unes des lettres que nous ont adressé nos aînés disparus, des les couloirs du temps, à l’instar des notes d’un Mozart pour lequel il n’est nul besoin d’être musicologue pour les apprécier. Ouvrir les livres, tourner les pages, parcourir les lignes et redonner sens à la quête de ceux qui nous ont précédé et aux côtés desquels, en les lisant, nous marchons. Les lire et les lire encore, non pas seulement parce que leurs lettres nous sont adressées, mais aussi et surtout parce que ce sont des lettres d’amour.

Y.Y.