Intervenir dans une élection pour « s’interposer »

Complètement d’accord avec Clémence Guetté.

INTERVENIR DANS UNE ÉLECTION POUR « S’INTERPOSER »

Je viens de tomber sur l’extrait d’un entretien* de Clémence Guetté dans lequel elle exprime son inquiétude et sa détermination face au risque d’arrivée au pouvoir de Le Pen en 2027 : « Ça va être un carnage. Il y a plein de gens que j’aime dont les vies vont être directement menacées si l’extrême-droite arrive au pouvoir. C’est une question de vie ou de mort. Je ne rigole pas. J’agis parce que je ne veux pas ça… »

Quand on réfléchit en amont d’une grand décision à prendre, on raisonne souvent par intérêt personnel, pour soi ou pour sa famille. Il arrive aussi qu’on prenne sa décision par fidélité à de grandes idées très louables, à des convictions ou à des principes. C’est beau à première vue, cela montre une certaine hauteur de vue et un niveau d’exigence élevé, mais cela ne prend pas forcément en compte les conséquences immédiates de nos choix pour d’autres, parfois en sous-estimant les effets nuisibles ou dangereux. C’est, par exemple, ce qui peut se produire quand le problème est d’intervenir ou pas lors d’une élection.

Je suis anarchiste, partisan d’une véritable égalité politique et sociale, donc très critique à l’égard d’un système politique vertical qui ne prévoit même pas la révocation des élus. Ce statut inamovible durant tout leur mandat permet ensuite à ces élus de servir, non pas la population, mais leurs véritables maîtres : les milliardaires qui les font élire grâce à la possession de trusts médiatiques. En résumé, nous sommes encore dans la préhistoire politique de l’humanité. Dans une ère archaïque encore dépourvue des outils politiques indispensables à une juste organisation humaine, propices à l’intelligence collective et à la concorde dans la diversité. Nous sommes à peine à l’âge de pierre de la politique.

L’ESCLAVE D’UNE SOCIÉTÉ AUTORITAIRE NE PEUT PAS ABDIQUER UNE LIBERTÉ QU’IL N’A PAS

Je connais, bien sûr, les textes anarchistes qui recommandent de ne jamais voter, quelles que soit les circonstances, sous la forme d’une objection de conscience, d’un principe de base et d’une dignité humaine. Autrement dit : pas question que je cautionne ce système, même si ça ne change rien, même si ça ne fait pas s’effondrer ce système pour autant, par je ne sais quelle magie, et qu’importe si cela permet au pire des candidats d’être élu de justesse avec le projet le plus aux antipodes de mon utopie libertaire et égalitaire. Je dois résolument m’abstenir parce que « voter c’est abdiquer », comme disait Élisée Reclus, géographe et figure de l’anarchisme et de l’écologie que j’apprécie particulièrement. En effet, la punchline est belle, définitive et puissante. Elle envoie du bois, comme on dit. Oui, mais il ne s’agit que d’une métaphore. Car celui qui est déjà esclave d’une société autoritaire ne peut pas abdiquer une liberté qu’il n’a pas. En réalité, celui qui s’abstient refuse simplement de se prêter à un jeu de dupe dont il se voit le perdant quoiqu’il arrive. Sauf que, si l’élection ne changera peut-être rien pour lui, ce n’est sans doute pas le cas pour d’autres, de façon directe et concrète, selon les circonstances.

Voilà pourquoi il m’arrive parfois d’intervenir dans le champ électoral. Cela rejoint la raison évoquée par Clémence Guetté : pour ne pas laisser les plus menacés souffrir encore plus, de la misère, du racisme et d’autres types de violence, parfois jusqu’à la mort. Oui, bien sûr, jusqu’à la mort. Ce n’est pas un mot excessif.

APPAUVRIR TUE, RACISER TUE, RÉPRIMER TUE

Pour ma part, intervenir pour cette raison, j’appelle ça « s’interposer ». Bien qu’en profond désaccord avec le système électoral, je décide parfois d’intervenir pour m’interposer par rapport à un danger qui menace autrui. Un danger politique, mais très concret en réalité, car la mortalité humaine croît aussitôt que l’individu ne parvient plus à se nourrir, à se soigner, à se loger ou quand il est harcelé, réprimé et parfois battu d’une façon toujours plus violente par le régime lui-même ou par des groupuscules violents que le régime laisse faire, quand la fascisation de la société atteint son paroxysme contre des minorités religieuses, sexuelles ou politiques.

On peut objecter que notre société est déjà violente, injuste, inégalitaire, liberticide, en dépit d’une belle devise clouée sur les bâtiments publics, mais peu présente concrètement à l’intérieur. Oui, en effet, mais rappelons-nous ce que l’Histoire nous a souvent montré : cette violence peut s’intensifier subitement, les injustices se multiplier, les inégalités se creuser et les rares libertés fondre comme neige au soleil sous un régime qui prétextera, comme toujours, que sa priorité est devenue la sécurité au motif d’une crise ou d’un événement fortuit ou provoqué.

LE CHOIX DE L’ENTRAIDE

Et surtout, interrogeons-nous : que faisons-nous à longueur d’années, nous, les militants solidaires et défenseurs des droits humains ? Nous décidons résolument d’agir pour les autres, parfois dans des situations insupportables, épouvantables, épuisantes, que nous aurions tranquillement pu éviter. Mais nous avons fait le choix de l’entraide, de l’altérité et, osons le mot, de l’amour, parce que nous savons que nous ne serons jamais pleinement libres et heureux sans la liberté et le bonheur d’autrui.

Et bien, ce qui est valable à longueur d’années, dans nos luttes et dans nos lieux solidaires autogérés, est également valable dans des circonstances plus rares, quand il faut s’interposer autrement face à la violence systémique. Cela peut revêtir des formes très diverses. J’ai connu un vieil ami faucheur volontaire d’OGM qui était atteint d’une maladie incurable et qui pourtant avait choisi de continuer à lutter, alors qu’il se savait condamné. Il me disait : « je continue pour la même raison qui a toujours été la mienne, m’opposer à ce qui nous tue à petit feu, non pas seulement pour moi, mais pour tous les autres. » Une autre personne, cette fois en Grèce, participe depuis deux ans à cacher et à aider des migrants alors qu’elle risque de perdre son boulot de fonctionnaire dans un domaine très particulier si cela se sait. « Je ne peux pas ne pas le faire » dit-elle simplement. Et que dire des personnes qui ont choisi de prendre les armes sous l’occupation nazie et de rejoindre la Résistance, alors qu’elles n’étaient pas menacées personnellement par les rafles et qu’elles auraient pu attendre tranquillement la fin de la guerre ?

LE PROBLÈME N’EST PAS L’ACTE LUI-MÊME MAIS LE CONTEXTE

Être un objecteur de conscience, ce n’est pas forcément refuser d’intervenir, mais tout le contraire parfois, selon les circonstances. Par exemple, refuser de porter une arme pendant la guerre d’Algérie ou, à l’inverse, décider d’en prendre une et de s’en servir durant l’occupation nazie. Le problème n’est pas l’acte lui-même, mais le contexte. Avoir des principes, c’est bien, mais ils s’appliquent à des situations qui ne sont pas toujours les mêmes et produisent parfois des conclusions diamétralement opposées.

Il en va de même pour la dignité. La dignité de refuser de participer au manège électoral est-elle plus précieuse que celle d’empêcher l’extrême-droite de gagner un second tour contre un rassemblement de gauche et écologiste ? Quelle dignité vaut-il mieux perdre ? Celle de « ne pas se salir les mains » en votant ou celle de « ne pas laisser faire » n’importe quoi ?

UNE PHILOSOPHIE DE LA LIBERTÉ

Mon avis est que l’anarchisme ne doit pas être affaire de posture, parce qu’il est d’abord et avant tout une philosophie de la liberté. Il doit être pensé scrupuleusement en fonction des situations. Aucun de nos idéologues n’est un prophète et sa parole ne tombe pas du ciel. Elle est le produit de situations personnelles, de contextes historiques, d’analyses politiques. Des contextes qui évoluent, dans le temps et l’espace, parfois très rapidement. Même si le fond du problème politique reste le même, bien sûr — en l’occurrence l’émancipation sociale qui viendra tôt ou tard — des menaces surviennent ici ou là, de plus en plus précises, et l’Histoire sait combien certains choix — ou non choix — peuvent avoir des conséquences dramatiques et insoupçonnées, surtout pour les plus vulnérables parmi nous.

Je n’évoquerais pas ici d’autres raisons d’intervenir, d’autres questions qui peuvent aussi se poser : peut-on en tant qu’anarchiste avoir des affinités majeures avec certaines propositions d’un mouvement plus modéré ? Par exemple, sur le droit de disposer de son corps (avortement, suicide assisté), sur le recul de la marchandisation de nos vies (gratuité des obsèques, défense de la nature, protection de l’eau en tant que bien commun), sur la possibilité de révoquer les élus (un pas en avant qui ne suffirait pas à nous sortir de la préhistoire politique, mais qui marquerait une étape essentielle), sur la lutte contre les trusts médiatiques (Bolloré, Stérin…), contre le racisme systémique et le creusement des inégalités qui tuent quotidiennement « des gens qui n’y arrivent plus ».

NON PAS « CERTAINS SONT MORTS », MAIS « CERTAINS RISQUENT DE MOURIR »

Il y aurait encore beaucoup à dire, mais je préfère me limiter à ce concept : intervenir pour s’interposer. Non pas parce que « certains sont morts pour que nous ayons le droit de vote », comme on nous sermonne souvent en tant qu’anarchistes, mais parce que « certains risquent de mourir » selon l’issue d’un scrutin qui va peut-être, dans quelques mois, proposer un cas de figure exceptionnel : d’un côté, une gauche radicale, écologiste et antiraciste, et de l’autre, une extrême-droite délirante et dangereuse tant sur l’écologie et l’économie que face à notre diversité humaine.

J’ai beau être un lecteur passionné de l’œuvre d’Élisée Reclus, sur ce point, je suis désolé, mais je préfère Clémence Guetté.

Dans ce cas de figure, mon objection de conscience, mon principe d’entraide et ma dignité ne me conduisent pas à m’abstenir, mais à intervenir pour m’interposer.

Yannis Youlountas

* Je n’ai pas visionné tout l’entretien de Clémence Guetté (pour le média « En vrai, le podcast des engagé.e.s »), mais un extrait dans lequel elle exprime son inquiétude et sa détermination face au risque d’arrivée au pouvoir de Le Pen en 2027 : « Ça va être un carnage. Il y a plein de gens que j’aime dont les vies vont être directement menacées si l’extrême-droite arrive au pouvoir. C’est une question de vie ou de mort. Je ne rigole pas. J’agis parce que je ne veux pas ça : les personnes LGBT qui m’entourent, les personnes racisées qui m’entourent, les personnes musulmanes qui m’entourent… Ce n’est pas du tout un jeu. Je vois bien ce que l’extrême-droite peut dérouler en ce moment en étant encore minoritaire. Je vois bien ce que ça pourrait donner si elle était au pouvoir. J’ai trop de conscience politique de ce qui passe ailleurs dans le monde, actuellement et aussi plus loin de nous dans le passé, pour ignorer ce que ça pourrait donner si l’extrême-droite était au pouvoir. »