Entretien avec Spyros Dapergolas de Rouvikonas

Rencontre avec Spyros Dapergolas*, anarchiste et antifasciste athénien, membre de Rouvikonas et co-auteur des textes du groupe.

« POUR UNE INTERNATIONALE ANTIAUTORITAIRE OUVERTE À NOTRE DIVERSITÉ »

YY – Spyros, tu es à la fois membre de Rouvikonas et de Anarchiki Omospodia : Fédération anarchiste grecque. Peux-tu nous parler de ces deux organisations ?

SD – Ce sont deux organisations différentes. Rouvikonas est un collectif politique, un groupe basé à Athènes. La fédération, quant à elle, est un réseau de groupes dans toute la Grèce. Rouvikonas est membre de cette fédération, comme une douzaine d’autres groupes en Grèce, et participe également au réseau athénien de la fédération.

YY – C’est quoi l’anarchisme pour toi ?

SD – C’est la construction d’une autre façon de vivre ensemble, dans une société libérée des rapports de domination et d’exploitation. La société actuelle étant à l’opposée, je lutte parmi d’autres pour avancer vers cet objectif. Pour moi, l’anarchisme n’est pas seulement la voie de l’émancipation, mais aussi celle du bonheur. Oui, être anarchiste, c’est viser le bonheur de tou.tes. Un bonheur partagé dans la liberté.

YY – En France, comme ailleurs, la société devient de plus en plus autoritaire, le fascisme gagne du terrain, la répression frappe de plus en plus fort. Le pouvoir se renforce également du fait de ses moyens technologiques croissants, notamment pour surveiller ses opposant.es. Que faire face à ce fléau, à ce terrible recul ?

SD – Nous n’avons pas d’autres choix qu’amplifier les luttes sociales. La société doit défier et affronter le pouvoir autant que possible. Si nous subissons un recul brutal actuellement, un durcissement du régime à tous les niveaux, c’est parce que nous l’avons trop laissé faire. C’est à nous, et à nous seul.es, de freiner, saboter et empêcher par tous les moyens possibles la tyrannie du pouvoir sur nos vies. C’est à la classe ouvrière et à la base de la société de contrer les démonstrations de force de ceux qui prétendent nous gouverner. Si le régime devient plus dur et si le fascisme tente de reprendre la rue c’est qu’ils se croient capables de le faire et se sentent en confiance. En tant qu’anarchistes, antifascistes, révolutionnaires, c’est à nous de pousser la classe ouvrière et la base de la société auxquelles nous appartenons, c’est à nous d’appeler à réagir au plus vite et de donner des exemples concrets de ce qui peut être fait, avec solidarité et humilité. Personne ne nous sauvera. C’est à nous-mêmes de le faire, en ayant conscience de ce qui nous arrive et de nos moyens de riposter. C’est ainsi que nous arriverons à affaiblir le pouvoir jusqu’à le renverser et le détruire.

YY – Comment nos mouvements sociaux pourraient-ils être plus puissants, mieux informés mutuellement et plus en synergie ? Faut-il envisager de construire une nouvelle internationale antiautoritaire ?

SD – Le pouvoir qui se dresse en face de nous n’est pas seulement national, mais aussi international. À peu de choses près, les mêmes problématiques se posent partout. En tant qu’internationalistes, les anarchistes sont d’autant plus attaché.es à créer ces synergies qu’ils/elles n’ont aucune ambition de gouverner nulle part ni de conserver les formes étatiques. Pour les anarchistes, il n’y a pas de frontières dans la lutte comme il n’y en aura pas dans le monde de demain. C’est une seule et même voie : celle de l’émancipation individuelle et sociale, partout sur la Terre. Voilà pourquoi nous avons plus que jamais besoin d’un élan internationaliste dans nos luttes, aussi puissant que possible, pour faire face aux États et aux gouvernements. C’est ensemble que nous réussirons, pas isolé.es derrière nos frontières.

YY – Cette nouvelle internationale antiautoritaire – qui semble dans l’air du temps puisqu’on en parle un peu partout – aurait quels contours ? Jusqu’où proposerait-elle de se rassembler ? Il y a tant de luttes différentes et tant de façon de les mener localement que cette question se pose de plus en plus. Quels pourraient-être nos critères de convergences dans ce nouvel élan historique, suite à l’échec total des révolutions étatiques au vingtième siècle ?

SD – Même s’il est encore trop tôt pour répondre précisément à cette question, ce que je peux présenter, c’est le point de vue de Rouvikonas qui est le même que celui de notre Fédération Anarchiste sur ce sujet. Nous sommes clairement partisans de travailler avec d’autres mouvements extérieurs à notre corpus idéologique, des mouvements pas clairement anarchistes, mais avec certaines conditions :
– un refus commun de l’État et du pouvoir ;
– un objectif commun de préparer la révolution sociale et non de courir après je ne sais quelles réformes ;
– un projet commun de construire une société auto-organisée et autogérée sans élite ni parti ni avant-garde éclairée.

Sur ces trois bases communes, nous souhaitons favoriser le dialogue et la synergie avec d’autres groupes, collectifs et organisations, même hors de l’appellation anarchiste, dans l’ouverture, la solidarité et le refus du sectarisme. C’est à nous de construire ensemble, camarades et compagnons de divers mouvements, groupes et organisations, l’internationale antiautoritaire de demain et son fonctionnement. Une internationale antiautoritaire ouverte à notre diversité.

YY – Une internationale antiautoritaire qui se limiterait d’abord à un continent ou qui s’étendrait dès sa création à tous les continents du globe ?

SD – Les États et les gouvernements règnent partout. C’est partout qu’il faut les combattre en se rapprochant au plus vite. Ce rapport de force n’a pas de limite. C’est l’affaire de toute la Terre, sans attendre, pas d’un seul morceau pour commencer.

YY – Tu as de l’espoir que les choses avancent dans le bon sens et qu’une société sans État ni gouvernement finisse par voir le jour ?

SD – Ce qui est impossible, c’est ce que nous ne désirons pas suffisamment. Puisque nous désirons puissamment notre utopie, je suis convaincu qu’elle est possible.

Propos recueillis par Yannis Youlountas (texte comme toujours libre de droit et d’usage, publiable où bon vous semble)

* Ce mercredi 5 juin, Spyros Dapergolas sera à St-Étienne, puis jeudi à Genève, vendredi à Paris (j’y serai aussi), samedi à Liège et, pour finir, dimanche à Bruxelles. Détails de la tournée ici : http://lamouretlarevolution.net/spip.php?rubrique34

Rouvikonas subit actuellement la répression du pouvoir en Grèce. Deux membres du groupes sont sur le point d’être emprisonnés : Giorgos et Nikoas. Pour en savoir plus sur cette répression, c’est ici : http://blogyy.net/2019/05/29/giorgos-kalaitzidis-increvable-anarchiste-bientot-embastille-par-tsipras/
et pour participer au Pot Commun, en solidarité avec Rouvikonas (date limite 14 juin), c’est là :
https://www.lepotcommun.fr/pot/mjj83sy2

Présentation vidéo de Rouvikonas en 10 minutes :