Nous dehors et eux dedans

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Ce matin, au courrier, encore deux lettres de prisonniers politiques : un camarade anonyme (et souhaitant le rester) actif dans les cortèges de tête, et Pétof, vieux compagnon de lutte, bien connu des zadistes.

NOUS DEHORS ET EUX DEDANS

A chaque fois, c’est le même rituel : j’éprouve le besoin de lire ces lettres dehors, à l’air libre, assis dans l’herbe. Alentours, le brouillard se lève dans la montagne, les noix commencent à tomber et mes deux chats noirs viennent partager sinon ma lecture, du moins mon émotion.

La première lettre évoque l’atmosphère carcérale, et rappelle la comparaison de Michel Foucault : « Quoi d’étonnant si la prison ressemble aux usines, aux écoles, aux casernes, aux hôpitaux, qui tous ressemblent aux prisons ? » Ce jeune camarade, qui a été « assistant d’éducation » dans un collège (expérience qui l’a profondément choqué), limite la comparaison en insistant sur l’isolement : « Le mot cellule porte bien son nom. Le corps est comme replié sur lui, réduit aux fonctions vitales, à la survie, à l’attente et à l’ennui. Seul. Le plus dur en prison, c’est d’être privé de ceux qu’on aiment. »

La seconde lettre, celle de Pétof, évoque l’importance de la correspondance avec l’extérieur, au point d’en faire des fenêtres de papier sur les murs : « Je décore ma triste cellule à côté de quelques autres envois, c’est cool et c’est important puisque le courrier est le seul moment agréable dans on est derrière les barreaux… » Pétof ne sait pas trop ce qui se passe dehors, il espère une mobilisation suffisante (un pique-nique de soutien devant la prison est parait-il en projet) pour obtenir une libération anticipée, avant décembre.

Le premier conclut avec « Ni dieu ni maître », le second (qui lui est croyant) avec « Vive la vie et l’Anarchie ! »

Leur détermination me rappelle celle de Jean Wahl, prisonnier en 1941 dans le camp de Drancy* :
« Ils ne m’auront ni par la faim ni par la peur.
Et s’ils m’avaient un jour, ce serait mon squelette.
Et s’ils faisaient un jour ma dernière toilette,
Ils trouveraient changé mon corps, mais non mon coeur. »

Yannis Youlountas

Sur le même sujet : « Lutter, c’est aussi ne pas oublier nos prisonniers politiques. »
http://blogyy.net/2016/09/30/lutter-cest-aussi-ne-pas-oublier-nos-prisonniers-politiques/

* Le camp de Drancy, au nord-est de Paris était géré par la préfecture de police de la Seine sous le contrôle du Service des affaires juives de la Gestapo. Ce camp était dirigé par des officiers SS assistés par un commissaire de police français, et les gardiens du camp, parfois très violents, étaient des gendarmes français. Après la guerre, malgré les plaintes des rescapés contre ces gendarmes français, auteurs reconnus de nombreuses brutalités, seuls deux d’entre eux seront finalement condamnés en 1947 (et graciés dès 1948). Je recommande notamment l’excellent bouquin de Maurice Rajfus : « Drancy, un camp de concentration très ordinaire » édité au Cherche Midi.